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langage non sexiste !

Un site présenté par Eliane Viennot


des mots controversés

liste des termes traités ici

Voir aussi la rubrique « la guerre des mots » de la SIEFAR

Ambassadrice
Autrice
Chevalière, officière
Ecrivaine
Homme (au sens d'être humain)
Poétesse
Professeuse


Ambassadrice
Néologisme ? Aucunement.
Au sens figuré («elle est l'ambassadrice de notre cause»), le mot est très ancien. Au sens propre, il était employé au XVIIe siècle:

1694 : Dictionnaire de l'Académie (les académiciens devraient lire plus souvent la prose de leurs prédécesseurs!)

  • «Ambassadeur. s.m. Celuy qui est envoyé par un Souverain à un autre Souverain […]. Ambassadrice. S. f. Dame envoyée en ambassade. […] On appelle aussi, Ambassadrice, la femme d’un Ambassadeur.»

1697 : Bayle, Dictionnaire historique et critique, édition 1820, vol. 7, p. 311 et 314

  • «Guébriant (Renée du Bec, maréchale de): […] Elle fut chargée de mener au roi de Pologne la princesse Marie de Gonzague, qu’il avait épousée à Paris par procureur, et on la revêtit d’un caractère nouveau, ce fut celui d’ambassadrice extraordinaire.
  • Qu’on médise tant qu’on voudra de ceux qui donnent les charges, […] on ne persuadera jamais aux gens de bon sens que la reine mère et le cardinal Mazarin eussent choisi cette maréchale, pour surintendante de la conduite de la reine de Pologne, et pour ambassadrice extraordinaire, si on ne l’avait jugée propre à faire honneur à la France dans la cour de Pologne.»
1760 : Voir la couverture ci-jointe.
1944 : les femmes peuvent officiellement (re)devenir de vraies ambassadrices.
1972 : nomination de la première «femme ambassadeur»
voir aussi
l'entrée «Ambassadrice» dans le Dictionnaire des femmes des Lumières, paru sous la dir. d'Huguette Krief et Valérie André, Paris, Honoré Champion, 2015.

Autrice
Pourquoi choisir «autrice» plutôt qu'«auteure»?
Raisons linguistiques
- parce ce mot est le féminin naturel d'auteur : il vient du latin auctrix, qui a donné le doublet actrice / autrice, comme le mot auctor a donné acteur / auteur;
- parce qu'il s'insère naturellement dans une série de substantifs très fournie; actrice, amatrice, auditrice, compositrice, conductrice, éditrice, lectrice, traductrice…
- parce qu'il a été utilisé sans problème jusqu'au XVIIe siècle, aussi bien dans son acception courante («celle qui fait»: une bonne action, un crime…) que dans son acception spécialisée («celle qui a écrit»: un livre, une lettre…);
- parce qu'il a continué d'être employé ensuite, malgré les condamnations des lexicographes les plus en vue (notamment les académiciens);
- parce qu'il est toujours utilisé en italien, où il ne semble pas avoir été combattu.
Raisons politiques
- parce qu'il s'agit du mot le plus attaqué par les idéologues masculinistes. C'est au XVIIe siècle que cette croisade a commencé, soit à l'époque où des femmes commençaient à parvenir à la notoriété littéraire (Scudéry, Villedieu, La Suze, Lafayette, Deshoulières…) – bien qu'on les empêche toutes de recevoir une éducation secondaire et supérieure. D'autres termes féminins connotant des activités intellectuelles majeures ont de la même manière été condamnés: «Il faut dire cette femme est poète, est philosophe, est médecin, est auteur, est peintre; et non poétesse, philosophesse, médecine, autrice, peintresse, etc.» (Andry de Boisregard, Réflexions sur l’usage présent de la langue françoise, 1689);
- parce qu'il symbolisait au premier chef la capacité des femmes à créer une oeuvre de leur cerveau. Les masculinistes n'ont jamais combattu actrice, qui symbolisait au contraire la capacité des femmes à montrer leur corps en public – en déclamant (le plus souvent) des textes d'hommes;
- parce que des femmes et des hommes féministes n'ont cessé de protester contre les condamnations dont il était l'objet. Excepté les autrices elles-mêmes, qui avaient d'autres chats à fouetter pour imposer leur légitimité sur le terrain des lettres, mais qui n'ont pas toujours hésité à dénoncer le harcèlement qu'elles subissaient (voir par ex. La Femme auteur de Félicité de Genlis, 1802, éd. Martine Reid, Gallimard 2 €);
- parce que les académiciens ne veulent toujours pas le reconnaître!
Auteure?
Il s'agit d'un néologisme québécois créé dans les années 1970-1980, pour pallier ce qu'on croyait alors l'absence de féminin du mot auteur. Ses promotrices ne savaient certainement pas qu'un mot ancien était disponible – ce qui s'explique, puisqu'il avait disparu de tous les dictionnaires (Le Robert l'a réintégré depuis une dizaine d'années seulement). Ce sont les études féministes sur la littérature des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles qui ont permis de l'exhumer.

Auteure n'est pas pour autant un «barbarisme», comme disent les académiciens. Les mots féminins en -eure ne sont pas légion en français, néanmoins il en existe (subst. supérieure, prieure…, adj. majeure, intérieure…). La plupart viennent de comparatifs ou superlatifs latins, mais pas seulement. Les textes du Moyen Âge montrent que les lettrés de cette époque n'hésitaient pas à écrire possesseure, seigneure… Cependant il convient de garder ces formes pour les cas où il n'existe pas d'équivalent possible (ingénieure, par ex.), afin de ne pas multiplier les exceptions – et donc les possibilités d'erreurs pour les personnes maîtrisant mal la langue ou n'étant pas «initiées». Dans la plupart des cas, il existe des mots longtemps employés: agente, ambassadrice, avocate, chercheuse, chevalière, doctoresse, générale, lieutenante, médecine, officière, poétesse, sergente

voir aussi
l'article d'Aurore Evain : «Histoire d'autrice, de l'époque latine à nos jours», 2008 – pdf
l'article d'Andrea Valentini : «Autrice ou auteure? L'heure d'-eure». Surtout important (de mon point de vue!) pour les autres mots en -eure.

Chevalière, officière
Des mots employés sans problème jusqu'au XIXe siècle

Extrait du Gaulois, samedi 12 décembre 1896 («Les femmes décorées.»)
  • «C’est en 1887 que Mme Furtado-Heine a été décorée de la Légion d’honneur. À cette date-là, la Légion ne comptait ou n’avait compté que très peu de chevalières en dehors des religieuses. Les plus marquantes avaient été la veuve Brulon, qui, sous un déguisement masculin, avaient été sous-lieutenant d’infanterie et décorée en 1815; Augustine Drevon, cantinière à Magenta; Mlle Dodu [Juliette] ; Mme Jarrethout, Mme Marcel Dieulafoy et Rosa Bonheur. Mlle Rosa Bonheur reste aujourd’hui la seule officière. Une autre légionnaire, Mme Rosalie Cahen, est chevalière pour services rendus comme ambulancière en 1871.»


Ecrivaine
Le mot est attesté depuis le XVe siècle
On le trouve (comme autrice) jusque sous la plume des premiers académiciens:

1639 : Chapelain, lettre à Guez de Balzac

  • «Il n’y a rien de si dégoûtant que de s’ériger en écrivaine et entretenir pour cela seulement commerce avec les beaux esprits. […] tout ce que vous dires sur les femmes autrices est admirable.»

Peu employé dans les siècles suivants, il est revenu en force à partir de la fin du XIXe siècle, et s'est vu copieusement moqué depuis… notamment par les académiciens et les journalistes qui les suivent sans savoir pourquoi.

voir aussi
la déclaration de guerre de Frédéric Beigbeder, parue dans le numéro de Lire de février 2005: «Mon premier article réac» (pdf). Ce texte est aujourd'hui introuvable sur le Net malgré la publicité qui lui a été faite – preuve que son auteur en a eu honte et l'a fait disparaître, ce qui est une excellente chose!
la riposte d'un groupe d'écrivaines francophones, menée par Florence Montreynaud, parue dans Le Monde du 16 février 2005 : «Ecrivaines et fières de l'être».

Homme
Pourquoi il faut lui préférer «être humain»
- parce que ce mot n'est pas l'équivalent de l'homo latin, qui veut dire «être humain»; le mâle humain se dit vir dans cette langue);
- parce qu'il n'a jamais signifié «être humain» avant la seconde moitié du 20e siècle; en atteste la Déclaration des droits de l'homme, qui a défini des droits pour les seuls hommes jusqu'en 1944 en France – ce contre quoi les femmes ont immédiatement protesté:

fin 1789, Mme la M. de M…, Étrennes nationales des dames

  • «Le 5 octobre dernier, les Parisiennes ont prouvé qu’elles étaient pour le moins aussi braves qu’eux. […] Remettons les hommes dans leur chemin et ne souffrons pas qu’avec leurs systèmes d’égalité et de liberté, avec leurs Déclarations de droits, ils nous laissent dans l’état d’infériorité – disons vrai, d’esclavage –, dans lequel ils nous retiennent depuis si longtemps.»

- parce que les études montrent que, hors contexte signalant qu'on parle des deux sexes, toute personne confrontée à un énoncé où figure le terme homme se représente un ou des mâles;
- NB : la majuscule censée faire la différence ne s'entend pas, et elle est bien souvent oubliée. C'est du reste une invention récente. Dans les textes anciens, on ne la trouve que sur les couvertures (de livres, de brochures…) parce que l'usage était d'en mettre à presque tous les substantifs; dès les pages intérieures, le mot est en minuscules (voir la pièce ci-jointe, dernière ligne: la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, présentée par Maximilien Robespierre, 21 avril 1793). Dans les textes récents, la majuscule spécifique n'est de rigueur que pour les textes parlant de ou publiés par l'association Ligue des Droits de l'Homme.

voir aussi
la tribune parue dans le Huffington Post du 28 mai 2016 : «Remettre en cause les “droits de l'homme”, pour faire de l'égalité des sexes une réalité» (version pdf)
la campagne lancée par le Collectif Droits humains pour tout-es le 21 mai 2015, à la Mairie du 10e arrondissement de Paris et le discours prononcé à cette occasion: «Les freins au changement de l'expression “droits de l'homme”: le mensonge et ses promoteurs» (version pdf)
la campagne lancée par Zéromacho en avril 2015 le 2 avril 2015, à l'Assemblée nationale, et le discours prononcé à cette occasion: «“L'homme”: une construction politique et langagière des Lumières françaises» (version pdf)
- les travaux d'Edwige Khaznadar, notamment Le Sexisme ordinaire du langage: qu’est l’homme en général? Paris, L’Harmattan, 2015.

Professeuse
Un terme toujours usité dans le monde francophone
C'est l'un des mots qui s'acclimatèrent à partir du XVIIIe siècle, au fur et à mesure que cette profession devenait plus courante pour les femmes. Il demeure usité dans le monde francophone, quoique dans l'enseignement secondaire (les femmes du supérieur lui préférant professeure, lancé par les Québécoises dans les années 1980; mais admettre cette distinction reviendrait à accepter l'idée qu'il faut des mots spéciaux pour désigner les femmes exerçant des fonctions supérieures – c'est la même chose pour chercheuse/chercheure).

L'auteur cité ci-dessous – on est en 1781 – ne proteste pas contre l'emploi de ce terme, qu'il connaît bien, mais contre ses usages inappropriés (d'après lui): en l'occurrence, lorsqu'on désigne ainsi les épouses de professeurs. La remarque le conduit à évoquer d'autres mots attachés à des professions prestigieuses – les épouses n'ayant pas, selon lui, à participer au prestige de leur mari! Et à rappeler l'étendue de la loi de la domination masculine sur ce terrain, qui va bien au-delà des noms de fonctions.

  • «Aujourd'hui, les femmes mariées portent le nom de leur maris; elles ne perdent pourtant pas absolument le leur, il sert toujours à les désigner dans tous les actes qu'elles passent, en y ajoutant leur qualité de Femme d'un tel […].
    La femme suit la condition de son mari, tant pour la qualité que pour le rang et les honneurs et privilèges […]. Celle qui, étant roturière, épouse un noble, participe au titre et aux privilèges de noblesse, non seulement tant que le mariage subsiste, mais même après la mort de son mari tant qu'elle reste en viduité. Les titres de dignité du mari se communiquent à la femme: on appelle duchesse, marquise, comtesse, la femme d'un duc, d'un marquis, d'un comte.
    Cependant on ne saurait approuver la communication à la femme des titres du mari qui sont attachés à une qualité acquise par le travail du mari, et qui manque entièrement à la femme. Ainsi, rien de plus singulier que d'entendre nommer, madame la chancelière, madame la maréchale, madame la juge, madame la professeuse, madame la docteuse. Un mari peut bien faire en sorte que sa femme participe au titre de comtesse, de princesse, de reine, etc. mais il ne la fera jamais ni maréchale, ni chancelière, ni juge, ni professeuse, ni docteuse, etc.» (p.22-23)

Poétesse
Un mot repoussé depuis le XVIIe siècle
Y compris par les femmes, qui ne font là que reproduire la vieille condamnation des lettrés masculinistes.

Voir l'article d'Anne Debrosse : «Le mot poétesse dans les dictionnaires, ou la tentation de l'épicène (XVIe-XVIIe siècles)» (2014) — pdf


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