Marguerite de Valois, dite la reine Margot

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Les ami/es de Marguerite

Pierre Vital d’Audiguier

Les Œuvres poétiques du sieur Daudiguier. Paris, Toussainct du Bray, 1614.

À la Reine Marguerite.

Madame, votre Majesté m’ayant commandé de publier ces vers, que j’avais faits seulement pour elle, je les expose maintenant en public sous votre faveur, et les produis par obéissance, comme je les ai conçus par dévotion. Il semble, MADAME, qu’en ce mauvais Temps, où la plupart des Français, autrefois si jaloux de l’honneur des Lettres, font gloire de les ignorer, où savoir l’art des Muses est une honte, et être appelé Poète une injure, ce ne soit pas beaucoup d’honorer votre Majesté de lui présenter des vers. Mais la vérité nous apprend, et l’expérience nous fait voir que la Poésie est un don Céleste, le plus grand qui se puisse faire, et une chose si divine que toutes les autres qui peuvent contenter l’esprit et immortaliser le nom ne semblent être que membres et parties de celle-là. Ainsi, la Peinture peut bien flatter notre vue, mais elle ne remplit pas notre ouïe. La Musique charme nos oreilles, mais elle ne contente point nos yeux. L’Architecture est encore plus utile et plus délectable, mais elle ne dit point nos vertus. Et l’Argent fait tout, mais il ne nous rend pas immortels. Il n’y a que les vers qui font toutes ces choses en même temps, toutes ensemble, et chacune à part. Mais bien plus richement, quoi qu’à moins de frais et avec d’autant plus de lustre et d’éclat, que la Peinture, outre qu’elle ne se fait voir qu’à peu de gens et en peu de lieux, ne représente que les beautés du corps; là où avec celles-là, la Poésie fait reluire et retentir partout les vertus de l’âme. Et bien que la Musique soit communément appelée l’âme des vers, pour la grâce qu’elle leur donne, si est-ce que je dirais plutôt que les vers sont l’âme de la Musique, parce qu’elle est faite pour eux comme le corps pour l’esprit, et qu’ils peuvent subsister sans elle, là où elle ne saurait être sans eux; car on voit bien des paroles qui n’ont point d’air, mais non pas des airs sans paroles. Quant à l’Architecture, les murs d’Ilion et les vers de l’Iliade font assez de foi de la différence qu’il y a entre la durée d’un bâtiment et celle d’un livre, parce que les uns sont tout effacés, et les autres tout neufs. Qui plus est, elle ensevelit notre nom dedans les ruines, [ce] qui est contre l’intention principale du fondateur, lequel se pense éterniser en les fondements. D’où vient que nous savons bien qu’il y eut un grand Colosse à Rhodes, un Temple merveilleux en Éphèse, et des Pyramides en Égypte qui sont encore admirables, mais nous ne savons pas qui les fit bâtir; et quand nous le saurions, la réputation que ces pierres nous donneraient de ceux qui les ont ainsi rangées serait qu’ils avaient eu du loisir et du bien, qu’ils ont assez inutilement employés. Et autant en peut-on dire de l’Argent, qui est aujourd'hui et a été toujours la plus violente passion des hommes, lequel, quand il serait tout en la puissance d’un seul, ne le saurait rendre plus homme de bien, ni lui donner autre mémoire que celle que lui laissera le bon ou mauvais emploi qu’il en aura fait. Tellement, MADAME, qu’il n’y a que les vers qui puissent acquérir et conserver une bonne Renommée, et qui par conséquent méritent d’être préférés aux corruptibles trésors de la Terre. Et de cet avis fut autrefois le grand Alexandre, lors qu’ayant défait le Roi Darius, et gagné parmi tant d’autres joyaux ce fameux écrin, dont la richesse ne pouvait rien  trouver de si précieux qui fût digne d’être mis dedans. Il le réserva pour y mettre les vers d’Homère. Bien est vrai, MADAME, que je n’ai pas tant de vanité, de présumer que je vous en donne ici de pareils, et que, outre cela, ma petitesse les rend beaucoup moins recommandables, d’autant qu’on ne juge pas tant les dons par leur valeur que par la qualité de ceux qui les font. Mais votre Majesté, qui se plaît à toutes choses grandes et généreuses, peut aisément remédier à ce défaut, et me rendre tel qu’elle ne soit pas moins honorée, ni eux moins estimés par ma condition que par leur mérite; afin que la France, qui saura les devoirs que je vous rends, entende aussi le bien que vous me ferez, et que tant de personnes qui me connaîtront, invoquant le nom de Dieu pour la conservation de votre santé, si chère et si nécessaire au monde, bénissent encore le votre, et remplissent avec moi la Terre de vos louanges, le Ciel de leur prières, votre Majesté d’autant de gloire et félicité que lui en peut souhaiter,
Madame,  
Votre très humble, très fidèle et très obéissant serviteur,
D’AUDIGUIER.

Texte établi par Sophie Cinquin, avec la collaboration d'Éliane Viennot (orthographe et ponctuation modernisées; majuscules respectées sauf cas introduisant des confusions; quelques alinéas créés dans les textes longs).

mis en ligne le 4.1.2012


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