MARGUERITE DE VALOIS, dite la reine Margot

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Les ami/es de Marguerite

À LA REINE MARGUERITE

MADAME,
Mes obligations, dont les Muses sont redevables à votre Majesté, et la gloire que les âmes vertueuses s’acquièrent de vous rendre tout humble service m’ont occasionné de vous offrir ce livre et d’honorer son frontispice de la splendeur de votre nom très auguste. Mais en m’employant de la sorte en ces devoirs, qui sont si justes et glorieux, je satisfais infiniment aux devoirs des mêmes vertus, puisque, comme à l’envi de ces divines sœurs d’Apollon, et comme ravies des suprêmes grâces dont le ciel et la nature ont si parfaitement enrichi votre Majesté, elles vous admirent et vous servent comme leur Reine, ou plutôt vous révèrent, vous adorent comme le seul Astre et la seule Déesse qui entretient leur être et leur gloire au monde. Et bien que, pour le regard des sujets que mon esprit a formés en cette Œuvre, elle soit comme un rien pour mériter d’être éclairée du soleil de votre vue, toutefois, pour le mérite de cet Art poétique dont elle traite, je dois avoir quelque bon espoir qu’elle vous sera agréable et que par ce moyen, les honneurs que ces esprits recevront d’être avoués de votre Majesté, feront que le premier jour de leur naissance leur sera le commencement d’une gloire immortelle. Car, comme vous êtes la Princesse la plus savante et plus judicieuse de ce siècle, vous avez cela de particulier entre les plus doctes, que la Poésie vous plaît également, pour deux raisons: l’une pour son mérite, et l’autre parce que vous en avez une connaissance non moins parfaite que du tout admirable. Ainsi, puisque c’est avec tant de bon droit que ce mien Labeur voie le monde, sous l’aveu de votre Majesté, elle augmentera en mon âme les devoirs dont les Muses lui sont obligées, si, suivant la coutume dont la Divinité reçoit volontiers les plus petites offrandes quand elles sont portées d’un vrai cœur, elle accepte favorablement le don de ce Livre, vu que c’est avec les vœux les plus humbles et ardents que je le présente à ses royales mains, et que je m’estimerai toujours très heureux de me faire voir à jamais,
MADAME, de votre Majesté,
Le très humble et très obéissant serviteur.
De Deimier.

A SA MAJESTÉ

Ode

Si par une Muse immortelle,
Les vertus vont au rang des Dieux,
Qui fera que ma voix soit telle,
Pour vous honorer jusqu’aux Cieux ?
Ô Reine de qui les Carites
Joignant la grandeur aux mérites,
Luisent parmi les Royautés
Comme sous les nocturnes voiles
Diane au milieu des Étoiles
Étale en pompe ses beautés.

Mais ô divine MARGUERITE,
Ô parfait sujet de mes vers !
Vois-je pas que votre mérite
Plus ample que cet Univers,
Étonnant la Seine et le Gange
Fait admirer votre louange
Et sur la terre et sur la Mer ?
Et que d’un los très manifeste
Vous faisant voir du tout céleste
Aux Cieux il vous fait renommer.

C’est pourquoi ce n’est qu’à vous-même
Que, pour vos honneurs faire voir,
Le labeur si cher et suprême
Doit être laissé par devoir.
Aussi la Muse plus savante,
Vous cédant sa gloire vous vante
D’un esprit si grand sur le sien [au-dessus du sien]
Que, trouvant en vous son Parnasse,
Sa main en vos vertus amasse
Les fleurs de son souverain bien.

Aussi rien ne parait au monde
Pour contenter l’âme et les yeux
Qui, comme vous en gloire abonde,
Comme sans pareille en tous lieux.
Les vertus les plus révérées,
Les beautés les plus admirées
Vous honorent suprêmement,
Et vous ornant d’heur et de grâce,
Elles font luire en votre face
Leur Soleil et leur firmament.

Mais soit que le Soleil défère
À sa sœur la charge des Cieux,
Ou soit lorsqu’en notre Hémisphère
Il vient rallumer ses beaux yeux,
Soit que dans la divine presse,
Son œil sur l’Olympe s’adresse,
Rien ne parait à son flambeau
De si grand, si rare et si digne
Que vous, qui d’un jour plus insigne
Nous êtes un Soleil plus beau.

Aussi cette belle Planète
Courant sur ses pas infinis,
Voyant la lumière si nette
Dont vos yeux sont si bien fournis,
S’étonne en vos beautés, ravie,
Soit de jalousie ou d’envie,
Tant les biens de l’âme et de l’œil,
Vous rendant Soleil et Carite,
Lui font perdre tout le mérite
D’avoir plus le nom de Soleil.

Mais si l’on croyait que ce Monde,
Suivant un antique discours,
Reçût sa belle forme ronde
Par les mains du Dieu des Amours,
Devrait-on pas croire de même
Que vos mains en beautés extrêmes
Étaient les mains de ce grand Dieu,
Lorsque d’un Art qui tout surpasse,
Du Chaos il ouvrit la masse
Et mit toute chose en son lieu.

Vous êtes l’unique merveille
Où tous honneurs sont fleurissants
Et c’est de gloire nonpareille
Que vos Lauriers sont verdissants.
Vous êtes un Ciel tout de gloire
Où les Muses pour leur victoire
Tendent leurs regards et leurs mains ;
Et d’une vertu sans seconde,
Par vous leur Montagne et leur onde
Sont un Paradis aux humains.

C’est par vous que l’on voit en France
Que ce docte Chœur des neuf Sœurs,
Hors de toute peine et souffrance,
Voit ses Destins pleins de douceurs ;
Et que votre main admirable,
Non moins belle que favorable
Lui départ la manne du Ciel,
Enrichissant de Poésie
La fureur de sa fantaisie
Et sucrant sa bouche de miel.

C’est ainsi que ce bel Empire
Ayant tant de trésors par vous,
Pour vous, à toute heure, soupire
Les vœux plus heureux et plus doux ;
Et que publiant jusqu’aux Anges
Le mérite de vos louanges,
Il ne recèle [dissimule] pas aux Cieux
Que ce qu’il doit à votre gloire
Sera toujours en sa mémoire
Pour vous célébrer en tous lieux.

Ainsi cette race Divine
À qui Parnasse est un autel,
À vos mains ce Livre destine
Afin de le rendre immortel ;
Et que ce bel Art Poétique
Volant de nous à l’Antarctique
Sur les ailes d’un Aquilon,
Témoigne qu’en vous se conserve
La Gloire et l’esprit de Minerve,
Et ce divin Art d’Apollon.

Mais où vas-tu volant, ma Muse ?
Connais-tu point ta vanité ?
Ne vois-tu pas que tu t’amuse[s]
A mesurer l’infinité ?
Crois-tu bien d’être assez idoine
À raconter de cette Reine [orig. Roine]
Les honneurs qui sont des Phénix ?
Et qui, sans défaut et sans ombre,
Par le mérite ou par le nombre
Sont parfaitement infinis.

Cesse donc, ô fille céleste,
De tendre tes ailes si haut,
Puisqu’envers tes forces, moleste [puisque dommageable à tes forces],
Ton objet cause ton défaut.
Que ton audace plus ne grimpe
Vers le saint mont de cet Olympe,
Mais en épandant tes cheveux
Sur les plus saints degrés d’un temple,
Fais que l’Univers t’y contemple
Jusqu’au Ciel faire ainsi tes vœux.

Ô Reine du tout admirable
Entre les plus rares esprits,
Et qui d’un rang incomparable
Des grandeurs emportes le prix,
Que toujours l’heureuse fortune
À vos souhaits soit opportune
Et que sur le cours inconstant
Du temps qui borne toute chose,
Votre beauté soit une rose,
Vive d’un éternel Printemps !

Texte établi par Sophie Cinquin, avec la collaboration d'Éliane Viennot (orthographe et ponctuation modernisées; majuscules respectées sauf cas introduisant des confusions).

mis en ligne le 16.1.2012


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