Marguerite de Valois, dite la reine Margot

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Les ami/es de Marguerite

François Loryot

Les Fleurs des Secretz moraux: sur les passions du coeur humain; divisez en six livres par le P. François Loryot de Laval, de la Compagnie de Jésus; et dediez à la Royne Marguerite Duchesse de Vallois, et imprimez par le commandement de sa Majesté… Paris, Guillaume Guyot, 1614 (+ Claude Desmarquets, 1614).

À LA REINE MARGUERITE, DUCHESSE DE VALOIS, ETC.

MADAME,
Il y a longtemps que j’ouvrais le sein de mes espérances, pour y voir accueillir le bonheur d’offrir à V.M. quelque mien petit labeur, qui lui portât un témoignage assuré des souhaits de mon cœur. Le même temps [le temps même], enfin, le travail et surtout la faveur du Ciel ont fait éclore celui-ci, avec tel progrès de mes désirs que, pour leur entier accomplissement, il ne leur reste plus que de le voir regardé du doux œil de V.M. Celui sera l’aspect bénin de son Astre de la terre, qui déchargera son influence si à propos sur le point le sa naissance, que tout le reste de son Être ne se peut promettre qu’une accroissance entièrement à son gré. J’en parle avec une confiance d’autant plus grande que je suis contraint par ma propre conscience, d’avouer franchement à tout le monde que la meilleure pièce de tout cet ouvrage est vraiment Royale, et monte à tel point d’excellence que je ne sache plume au monde, conduite par une main de votre sexe, autre que V.M., qui la lui puisse effleurer.
Si je n’avais pour garant de mon dire le commun consentement, sans exception, de tous ceux qui ont eu ce bonheur de vous connaître tant soit peu, MADAME, je rendrais ma fidélité douteuse à la vérité. Ou pour le moins craindrais-je que la même vérité [la vérité même] fût suspecte de flatterie, si je ne savais le peu de profit que j’y ferais, me souvenant du commandement que V.M m’a fait de supprimer les Parallèles de ses excellences autant véritables que Royales, que je déduisais clairement des propriétés de la fleur Marguerite; tant de modestie de la grande Marguerite est seule ennemie de ses propres louanges. J’ai donc obéi, MADAME, à votre humilité Royale, quoiqu’avec douleur, non tant de me sentir traversé en mes desseins (qui ne me peut être qu’à honneur, quelque pli que me donnent vos commandements), comme de voir le public privé du contentement d’entendre déduire un petit nombre des rares perfections qu’il voit éclater sans cesse parmi vos actions ordinaires. Je suis assuré qu’il eût lu avec plaisir tous ces véritables Rapports, leur rendant aussitôt le témoignage que l’on saurait désirer, ainsi qu’ont fait tous ceux qui les ont vus sur le point qu’ils devaient entrer dessus la presse. Mais noyons notre ennui dans la douceur de l’obéissance que nous devons à vos modestes volontés, et disons en outre que, s’il est certain que la plus noble partie d’un ouvrage lui donne et titre et nature, je peux bien vivre content de la part (quoi que ce soit la moindre) que je saurais prétendre sur tout cet œuvre, le considérant avivé de votre docte et sublime discours, qui est son âme, ainsi [de même] que ce que j’y ai contribué [ma propre contribution] n’y tient rang que de corps. Je puis bien encore, avec toute assurance, le présenter à votre Majesté, puisque je lui remets en les mains ce qui lui appartient en toute propriété, si tant est que l’ouvrage ne reconnaît point d’autre maître que l’Artisan qui lui a donné la forme. Mais je ne sais avec quelle satisfaction de mon cœur je me puis retirer de devant sa présence, me souvenant, MADAME, de tant de biens dont V.M. a comblé mes écrits, les appréciant bien au-delà de mon estimation, et commandant qu’ils vissent le jour à la faveur de sa magnificence Royale.
Il est bien vrai que deux choses me contentent en cette mienne perplexité. L’une est que ce n’est pas à un homme de peu, comme moi, à opposer mon indignité à ses faveurs royales; il les faut recueillir comme la rosée du Ciel, avec plus de reconnaissance que de connaissance. Et l’autre est que ce jugement part de la plus docte et l’une des plus grandes Princesse de la Chrétienté, et d’un des plus grands entendements dont son sexe puisse être capable.
Qui n’assurerait maintenant son esprit flottant à deux si puissantes ancres? Qui, des auteurs, ne reconnaîtrait les ouvrages de son esprit surgir heureusement, lorsqu’il les voit tenir rang parmi la flotte d’un monde d’autres, qui abordent de toutes parts à la grandeur de V.M., comme au port le plus assuré et le plus favorable à l’accueil que toutes les personnes de Lettres puissent prendre? Il est capable de toutes sortes de marchandises spirituelles. Elles y sont déployées au jour de la vérité, soulevées au poids de leur mérite, et toutes échangées en or, en louange, en honneurs et autres richesses parfaitement Royales, sans que pas un se retire avec regret d’être jamais entré dans le Parnasse Royal. C’est ainsi, en deux mots, que je fais clairement entendre [ce] que c’est que le Palais de la docte Reine Marguerite. Toutes les Muses avec leur Apollon m’en avoueront, je m’en assure, tant cette troupe se plaît au rapport de la vérité et, sur toutes, de celle-ci, qui lui entretient le souvenir de son plus agréable et unique jour, où elle est traitée et habillée à la Royale. Me voilà donc bien acertené [certain], maintenant, parmi cette noble compagnie. Je ne pense plus qu’à suivre ses pas, posant aux pieds de votre grandeur cette potée de fleurs cueillies, d’éparses qu’elles étaient, au jardin de la vie humaine, et ramassées ici à l’étroit, pour être plus tôt vues de V.M. Leur propre éclat est petit, à la vérité, mais ayant leur rehaut de cette votre brillante Marguerite, ou [de] votre docte Discours, digne fleur de votre Esprit Royal, je m’attends que toutes ensemble elles donneront plus agréablement dans les yeux de V.M., et lui découvriront plus au vrai les affections que je nourris, avec toute notre compagnie, à votre Grandeur, et qui feront à toute occasion paraître comme je suis,
MADAME,
De V.M.
Le très humble et très obligé serviteur.
François Loryot, de la Compagnie de Jésus.

Texte établi par Sophie Cinquin, avec la collaboration d'Éliane Viennot (orthographe et ponctuation modernisées; majuscules respectées sauf cas introduisant des confusions; quelques alinéas créés dans les textes longs).

mis en ligne le 18.1.2012


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