Marguerite de Valois, dite la reine Margot

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Les ami·es de Marguerite

Déclaration du roi de Navarre

(1574)

[ou Mémoire justificatif pour Henri de Bourbon]

Texte établi par Éliane Viennot.

Notes et introductions dans les éditions suivantes :

• Marguerite de Valois, Mémoires et autres écrits, 1574-1614. Paris, H. Champion, 1998

• Marguerite de Valois, Mémoires et discours. Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2005 — Acheter en ligne

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Madame, je m’estime très heureux du commandement qu’il vous plaît de me faire. Encore que, par droit, je ne sois obligé de répondre qu’à vos majestés, si [aussi] ne craindrai-je, devant cette compagnie et toutes autres personnes que vous trouverez bon, vous disant vérité, de vous faire paraître mon innocence et la méchanceté de ceux qui pourraient avoir menti de moi.

Or, afin que je commence dès mon enfance à vous témoigner ma vie et mes effets [actes] passés, je vous dirai, Madame, que le roi mon père et la reine ma mère, en l’âge de sept ans me conduirent en votre cour, afin de me rendre aussi affectionné à vous bien et fidèlement servir comme [que] le feu roi mon père, qui n’a voulu autres témoins de ce qu’il vous était que son sang et la perte de sa propre vie; laquelle fut très prompte pour moi, qui dès lors demeurai sous l’obéissance de la reine ma mère, laquelle continua à me faire nourrir en la religion qu’elle tenait. Et voyant qu’après le décès de feu mon père, il fallait qu’elle me fît connaître et aimer de mes sujets, elle me voulut mener en ses pays, ce qui fut fait à mon très grand regret: me voyant éloigné du roi et du roi de Pologne, desquels, outre que nos âges étaient quasi égaux, je recevais tant d’honneur, que le lieu du monde où je me plaisais le plus était en leur compagnie.

Après avoir demeuré quelque temps en ses pays, elle s’achemina pour retrouver vos majestés jusques à Nérac; où étant, il arriva un gentilhomme de Monsieur le prince de Condé, qui lui fit entendre que, leurs ennemis étant les plus forts, que vos majestés s’étaient bien résolues, sans doute, de se défaire de ceux qui portaient les armes, afin que plus aisément ils pussent exterminer les femmes et les enfants, et par ce moyen ruiner du tout notre Maison; et que cela, il le savait pour certain de bonne part; et que dans quatre ou cinq jours, il serait dans La Rochelle avec sa femme et ses enfants. Ce qui l’émut tellement à pitié que, craignant que le même malheur lui advint, elle se délibéra de les aller trouver à La Rochelle, où elle me mena. Et mon oncle dressant son armée, elle m’envoya avec lui, où tous ceux qui y sont venus de votre part pour traiter la paix vous ont pu témoigner le désir que j’avais d’être auprès de vos majestés, pour vous faire très humble service. Entre autres, Messieurs de Cros, de Biron et de Boisy, qui furent députés pour ce fait, vous l’ont pu assurer.

Après la paix faite, il se commença de mettre en avant le mariage de Madame votre fille, duquel je m’estimai très heureux, pour me voir approcher de vos majestés; lequel mariage n’étant du tout résolu, elle vous vint trouver pour achever de le conclure, et me laissa en attendant en ses pays; où bientôt après, elle m’envoya quérir, comme aussi firent vos majestés par Perquy, lequel vous a pu dire le plaisir que ce me fut d’avoir ce commandement – comme je le montrai, m’acheminant trois jours après, ayant eu vingt accès de fièvre tierce. Après m’être acheminé sept ou huit journées, je sus la mort de la reine ma mère, qui m’eût été une excuse assez valable de m’en retourner si j’en eusse eu envie. Toutefois je m’acheminai un jour après, avec la meilleure troupe de mes amis et serviteurs que j’avais pu assembler, et ne fus content que je ne fusse près de vos majestés. Où, tôt après mes noces, advint la Saint-Barthélemy, où furent massacrés tous ceux qui m’avaient accompagné, dont la plupart n’avaient bougé de leurs maisons pendant les troubles. Entre les autres fut tué Beauvais, lequel m’avait gouverné depuis l’âge de neuf ans. Dont pouvez penser quel regret ce me fut, voyant mourir ceux qui étaient venus sous ma simple parole, et sans autre assurance que les lettres que le roi m’avait fait cet honneur de m’écrire comme [que] je le vinsse trouver, m’assurant qu’il me tiendrait comme frère. Or ce déplaisir me fut tel, que j’eusse voulu les racheter de ma vie, puisqu’ils perdaient la leur à mon occasion, et même [surtout] les voyant tuer jusques au chevet de mon lit. Je demeurai seul d’amis et de fiance [confiance].

En ces peines, Thoré, lequel était piqué de la mort de son cousin, et me voyant désespéré, se vint joindre avec moi, me remettant devant les yeux l’indignité que j’avais reçue et le peu d’assurance que je pouvais attendre pour moi-même, voyant l’honneur et bonne chère que vous, Madame, et le roi votre fils, et le roi de Pologne, faisiez à ceux de Guise, lesquels, non contents de ce qu’ils avaient voulu faire au feu roi mon père, et à Monsieur le Prince mon oncle, triomphaient de ma honte. Non toutefois qu’il m’entrât jamais en l’intention de vous être autre que très fidèle et très affectionné serviteur, ce que j’espérais vous faire paraître à La Rochelle, où je fus résolu de vous bien et fidèlement servir, et de suivre de si près le roi de Pologne, qu’il vous pût témoigner le dessein de mes intentions.

Or étant si près de lui, je fus averti par plusieurs de mes bons amis que l’on voulait faire une seconde Saint-Barthélemy, et que Monsieur le Duc ni moi n’y serions épargnés non plus que les autres. Outre, le vicomte de Turenne me dit qu’il avait su pour certain de la Cour que Monsieur de Villeroy apportait la dépêche pour faire l’exécution, et que si ma femme était accouchée d’un fils, que le roi avancerait ma mort. Même [surtout], quelques-uns de mes gentilshommes furent avertis de leurs amis qui étaient à Monsieur de Guise, qu’ils sortissent de leur quartier pour aller au leur, parce qu’il ne faisait point sûr pour les miens; et aussi Le Guast, me venant voir, disait tout haut que, La Rochelle prise, l’on ferait parler autrement les huguenots et les nouveaux catholiques. Vous pouvez penser si, en ayant eu tant d’avertissements, et même [surtout] de lui en qui le roi de Pologne se fiait entièrement, disant ces choses, s’il n’y avait pas juste occasion de le croire. Toutefois, ayant promis au roi de Pologne que si j’entendais quelque chose pour le service du roi et le sien, je l’en avertirais, comme je fis: l’allant trouver le soir à son cabinet, lui faisant entendre comme le tout se passait, [il] m’assura qu’il n’en était rien – de quoi je m’assurai; et dès lors il me promit tant d’amitié que, me séparant de cette frayeur, je cessai de faire garde à mon logis, comme j’avais été contraint de faire pour l’assurance de ma vie. Depuis, je ne perdis une seule occasion de me tenir auprès de lui, tant pour le servir que pour lui faire preuve que je n’avais rien plus cher que ses bonnes grâces.

En ce temps-là le camp fut rompu, et nous revînmes de La Rochelle vous trouver [à Paris], où il ne s’est parlé que du départ du roi de Pologne, lequel vos majestés furent conduire jusques à Vitry, où j’eus avertissement de plusieurs endroits que l’on voulait tuer le roi, ce que je ne voulus jamais croire, ensemble Monsieur le Duc et moi, et faire le roi de Pologne roi. Toutefois, faisant entendre à Monsieur le Duc ce que j’avais appris, il me dit qu’il en avait eu beaucoup d’avis, et de pareils, et que Monsieur de Guise faisait assemblée à Joinville pour faire l’exécution de cette entreprise. Et moi étant à la chasse, je trouvai dix ou douze chevaux avec armes, comme fit le guidon [officier portant l’étendard] de Monsieur le prince de Condé, qui en trouva quarante ou cinquante en ce même équipage, [ce] qui était assez pour nous en faire croire quelque chose. Toutefois, le roi de Pologne étant arrivé à Vitry, je ne faillis [manquai] à lui dire tous les bruits qui couraient de lui, lequel m’assura qu’il n’en savait rien, et que si j’étais en ce doute de Messieurs de Guise, que je ferais bien de demeurer auprès du roi, et l’aller trouver à Nancy pour prendre congé de lui; ce que la reine me fit commander par le roi.

Le roi partit de Vitry pour aller à Châlons, où j’allai avec lui. Où étant, demandai congé pour tenir la promesse que j’avais faite au roi de Pologne d’aller prendre congé de lui à Nancy; ce qu’il me refusa, et me commanda me tenir près de lui. Sept ou huit jours après avoir été à Châlons, je sus le départ du roi de Pologne. Et me fut assuré qu’à son dernier adieu, il oublia l’amitié et bonne chère qu’il m’avait promises, et ne se souvint de vous supplier, Madame, que vous m’eussiez en votre protection; mais au contraire, il vous recommanda Monsieur de Guise, afin que par votre moyen il fût fait connétable, ce que je ne voulais nullement croire. Mais étant votre majesté de retour à Reims, vous me fîtes une si maigre mine, et commençâtes d’avoir une telle défiance de moi, que cela me fit penser qu’il en était quelque chose. En ce même temps, Monsieur de Thoré arriva, lequel ne fut seulement fâché me voir en cette peine, mais me la continua, me disant que c’était chose très certaine que, demeurant à la Cour, je n’y devais attendre que beaucoup de mécontentement, et que ma vie n’y était trop assurée.

De là vos majestés allèrent à Soissons, où vous continuâtes encore plus les méfiances que vous preniez de moi, sans vous en avoir donné une seule occasion, [ce] qui m’était un extrême ennui [malheur]. Là, les capitaines des gardes commencèrent à venir chercher tous les jours en la chambre de Monsieur le Duc et la mienne, et voir dessous les lits s’il n’y avait personne. Et commandâtes qu’il ne coucherait en ma garde-robe qu’un seul valet de chambre pour me servir. Et même, me levant le matin pour me trouver à votre lever, Madame, comme j’avais accoutumé, frappant à votre porte, vous dîtes que l’on me répondît qu’étiez chez le roi; toutefois vous parliez à La Châtre et quelques autres, dont il ne me souvient les noms, qui avaient été des principaux exécuteurs de la Saint-Barthélemy, et du tout serviteurs de Monsieur de Guise, [ce] qui me fit croire que vous désiriez plus vous servir de cette Maison que de ceux qui ont cet honneur de vous être plus proches et plus fidèles serviteurs. Le lendemain, ne me voulant rien rebuter de ce que je savais venir de vous, je retournai encore pour vous trouver en votre chambre, de laquelle vous étiez sortie pour aller chez le roi, où pensant entrer, vous commandâtes que l’on me dît que le roi dormait, encore que, passant par la salle, plusieurs gentilshommes (même de ceux de mon gouvernement) y eussent vu entrer cinq ou six du conseil. Ce que sachant, je choquai à la porte, et lors vous me fîtes répondre que le roi ne voulait pas que j’y entrasse , qui me fut une grande honte, même [cela] étant connu de tous les hommes qui le virent.

Cela était suffisant de me mettre en une extrême peine, n’ayant jamais rien su qui importât à votre service que je n’en eusse averti le roi de Pologne, comme il vous a témoigné de La Rochelle et de Vitry. Et vous, Madame, étant à Reims, ayant ouï parler de quelque requête que l’on voulait présenter à vos majestés, je ne faillis [manquai] incontinent [aussitôt] le vous dire, [ce] qui ne méritait pas de vous mettre en défiance de moi, mais au contraire vous conviait à vous y fier. Et voyant que mes ennemis avaient telle part auprès de vos majestés que, pour nul de mes effets [actes], vous ne pouviez perdre la défiance qu’à grand tort aviez prise sur moi, je crus que les bruits qu’on faisait courir (que l’on nous voulait mal faire) étaient véritables. En cette peine, Monsieur le Duc, qui n’en avait pas moins, me contait les dédains qu’on lui faisait, et je lui dis les miens en la présence de Thoré.

De là, vos majestés allèrent à Chantilly, et de là à Saint-Germain, où vinrent les nouvelles que l’on avait failli [manqué] à prendre La Rochelle; et fut dit tout haut que, si elle eût été prise, l’on eût mis Monsieur de Montmorency prisonnier, et que l’on eût exécuté sur nous la mauvaise volonté qu’on nous porte. Et voyant les grandes méfiances que vos majestés avaient sur nous croître tous les jours, et recevant beaucoup d’avertissements tout nouveaux, que l’on nous voulait méfaire, cela fut cause que Monsieur le Duc se résolut, pour s’ôter de ce danger et pour l’assurance de sa vie, de s’en aller. Où je lui promis de l’accompagner, et de là m’en aller en mon pays, tant pour ma sûreté que pour donner ordre en Béarn et Navarre, où, pour mon absence, je ne suis nullement obéi. Et lorsque nous étions, pour l’assurance de nos vies, sur le point de nous absenter de la présence de vos majestés, il advint que vous en fûtes averties, et nous appelâtes en votre cabinet, où nous vous dîmes tout ce que nous savions. Alors, vous nous assurâtes de nos vies, et nous dîtes que le roi donnerait si bon ordre que nous n’aurions ci-après aucune occasion de nous plaindre.

Depuis, étant au faubourg Saint-Honoré, nous eûmes les mêmes alarmes qu’auparavant, et même [surtout] que l’on disait qu’on nous voulait mener au bois de Vincennes prisonniers. Alors, le vicomte de Turenne arriva de la part où vos majestés l’avaient envoyé, lequel nous confirma les mêmes occasions de peur et crainte, et nous présenta devant les yeux le danger où nous étions de nos vies; [ce] qui fut cause que Monsieur le Duc m’envoya dire par La Vergne et Montaigu qu’il était résolu, pour ces mêmes raisons, de se retirer. Ce qu’entendant, je me délibérai de partir pour l’accompagner, et de là me retirer en mes pays, pour les mêmes raisons que j’ai ci-devant dites.

Voilà, Madame, tout ce que je sais. Et vous supplie très humblement de considérer si je n’avais pas juste occasion de m’absenter. Et qu’il plaise au roi et à vous me vouloir dorénavant faire tant de bien et d’honneur que de me traiter comme étant ce que je vous suis, et qui n’a autre volonté que vous être pour jamais à tous deux très humble, très obéissant et très fidèle serviteur.

Henri.


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